mardi 23 août 2016

Critique 998 : A BORD DU DARJEELING LIMITED, de Wes Anderson


A BORD DU DARJEELING LIMITED (en v.o. : Darjeeling Limited) est un film réalisé par Wes Anderson, sorti en salles en 2007.
Le scénario est écrit par Wes Anderson, Roman Coppola et Jason Schwartzman. La photographie est signée Robert Yeoman. La musique est composée d'extraits des bandes originales des films de Satyajit Ray et James Ivory, et de plusieurs chansons.
Dans les rôles principaux, on trouve : Adrien Brody (Peter Whitman), Jason Schwartzman (Jack Whitman), Owen Wilson (Francis Whitman), Anjelica Huston (Patricia Whitman), Amara Karan (Rita), Waris Ahluwalia (le chef steward du "Darjeeling Limited"), Barbet Schroeder (le mécanicien), Bill Murray (le businessman), Natalie Portman (l'ex-fiancée de Jack). 
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HÔTEL CHEVALIER est un court métrage écrit et réalisé par Wes Anderson, qui est le prologue de A Bord du Darjeeling Limited. La photographie est signée Robert Yeoman.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jason Schwartzman (Jack Whitman) et Natalie Portman (son ex-fiancée).
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Jack Whitman et son ex-fiancée
(Jason Schwartzman et Natalie Portman)

Jack Whitman s'est installé dans la suite d'un palace parisien depuis la mort de son père. Il reçoit un appel téléphonique de son ex-fiancée qui a appris où il se trouvait et veut le voir. Lorsqu'elle arrive, ils s'étreignent, plus pour se réconcilier que pour vraiment renouer.

La réalisation de ce court métrage est curieuse : Wes Anderson en a l'idée en 2005 et il l'écrit rapidement pour un de ses acteurs fétiches, Jason Schwartzman. L'objectif est de tourner vite, à la manière d'un film de fin d'études. Il recrute une équipe réduite, dont son chef opérateur habituel, Robert Yeoman, deux caméras, un preneur de son, et passe un accord avec le bagagiste Louis Vuitton pour disposer d'accessoires qu'il re-designe avec leur équipe.

Ayant remarqué Natalie Portman dans le film de Mike Nichols, Closer (entre adultes consentants), la même année, il la rencontre grâce au producteur Scott Rudin et la convainc de rejoindre l'aventure. Elle rejoindra Paris avec les cheveux courts, tels qu'elle les porte depuis le tournage de V pour vendetta de James McTeigue (2006).

L'affaire est bouclée en deux jours, mais Anderson ne sait pas ensuite comment exploiter ce court métrage. Le personnage de Jack lui a donné envie de l'intégrer au scénario qu'il développe pour son nouveau film, co-écrit avec Roman Coppola, A bord du Darjeeling Limited, mais il ne souhaite pas pourtant l'intégrer au projet car il sait que ces treize minutes forment un bloc trop différent par rapport à l'intrigue.

Finalement, le résultat est projeté en ouverture du film lors du festival de Venise puis mis en ligne le lendemain sur Internet. Il bénéficie immédiatement d'un nombre considérables de vues et de commentaires élogieux. Anderson choisit alors de garder cette formule de présentation : Hôtel Chevalier est diffusé juste avant A bord du Darjeeling Limited en salles et figure parmi les bonus du DVD.

Un débat agite les fans du court métrage et ceux du long : les uns adorent le premier mais trouvent le second décevant en comparaison, et vice-versa. Une autre polémique surgit lorsque Natalie Portman se plaint au sujet des critiques qui insistent surtout sur le fait qu'elle apparaît nue, même si on loue aussi sa prestation subtile et comique. Elle figure, très fugacement, dans A bord du Darjeeling limited, où son personnage est régulièrement évoqué.

Quoi qu'il en soit, c'est une authentique merveille, à la fois romantique et mystérieuse, qui peut s'apprécier de façon autonome, mais aussi complète singulièrement le long métrage. Pour ma part, la question ne se pose pas de les comparer : j'aime autant l'un que l'autre, avec leurs qualités propres. La réalisation de Wes Anderson y est toujours aussi raffinée, précise, avec une crudité inédite (la nudité de Portman effectivement, mais aussi l'étreinte qui a précédé entre elle et Schwartzman). La fin est absurde (Jack montre la vue qu'il a de Paris depuis le balcon de sa suite : en fait, elle est bouchée par la façade de l'hôtel voisin) et dégage un mélange de mélancolie et de sérénité étonnant.

Après ça, changement complet d'ambiance et de décor : direction l'Inde !
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Un businessman grimpe dans un taxi et il est conduit à toute allure jusqu'à la gare. Il se précipite pour rattraper son train avant d'être dépassé par un jeune homme qu'il réussit à y monter alors que le véhicule a déjà démarré. L'homme d'affaires reste, désoeuvré, sur le quai.
 Le businessman
(Bill Murray)

A bord du "Darjeeling Limited", le jeune homme embarqué in extremis, Peter Whitman, retrouve ses deux frères, Jack, surnommé "le loup solitaire", qui a quitté Paris où il s'est réconcilié avec son ex-fiancée, et Francis, qui a planifié tout ce périple alors qu'il a survécu par miracle à un terrible accident à moto.
 Jack, Francis et Peter Whitman
(Jason Schwartzman, Owen Wilson et Adrien Brody)

Francis a caché à Jack et Peter la finalité du voyage mais réglé toutes ses étapes avec son assistant, Brendan, qui occupe une cabine dans un autre compartiment. Les trois frères traversent l'Inde et sont bouleversés par ses couleurs, ses odeurs, sa population, mais la tension est palpable entre eux.
Francis reproche à Peter de s'être approprié des objets de leur défunt père (ses lunettes de vue qu'il porte malgré les migraines qu'elles lui infligent, son rasoir), Peter est excédé par la maniaquerie de Francis (ils en viendront aux mains, malgré les blessures de ce dernier), et Jack essaie de compenser l'interdiction de fumer que leur a signifié le chef steward du train en séduisant et couchant avec la belle Rita, hôtesse du compartiment (et compagne dudit steward).
 Rita
(Amara Karan)

Les disputes et l'indiscipline des trois frères leur valent d'abord d'être consignés dans leur cabine puis expulsés du train. Résolus malgré tout à continuer à pied pour gagner le monastère himalayien où s'est retirée leur mère, Patricia, comme le leur révèle finalement Francis, ils se rappellent alors les circonstances désastreuses dans lesquelles leur père a été enterré - obsèques auxquelles leur mère avait refusées de se rendre justement : ils veulent s'en expliquer avec elle. 
 Peter, Francis et Jack

Francis avoue aussi que l'accident dont il porte les séquelles était en fait une tentative de suicide, Peter explique que sa femme, Alice, est enceinte de sept mois et demi, et Jack raconte qu'il revu à Paris son ex.
(Au centre) Patricia Whitman
(Anjelica Huston)

Après un détour par un village où ils ont ramené un garçon qui s'est noyé sous leurs yeux et dont le père a voulu qu'ils soient présent pour ses funérailles, Francis, Peter et Jack atteignent enfin la retraite de leur mère. Elle entend leurs reproches sans chercher leur pardon, mais obtenant qu'ils se réconcilient tous les quatre.
Le lendemain, elle est repartie. Les trois frères peuvent rentrer à leur tour, ressoudés, apaisés.

Si on considère donc le tournage du court métrage Hôtel Chevalier comme une parenthèse, ou un échauffement, en 2005, il s'est donc écoulé quatre ans entre le précédent film de Wes Anderson, La Vie aquatique, et la sortie de A Bord du Darjeeling Limited. Une longue interruption conséquente à l'échec commercial de son quatrième opus et sans doute à la remise en question qu'il a suscité.

Pourtant, le temps n'a pas tant changé ni l'artiste ni son cinéma : son film porte indéniablement sa marque, renoue avec la patine de ses devanciers. On y renoue avec des motifs familiers sur les plans thématique, narratif et esthétique : une histoire de famille, initiatique et en quasi-huis clos. Ici, donc trois frères qui ont perdu leur père et veulent retrouver leur mère, engagés dans un voyage dans un pays étranger brouillant tous leurs repères, se déroulant en grande partie dans le cadre d'un train.

Pourtant, ce long métrage sera fraîchement accueilli par la critique : on lui reprochera d'être moins réussi que le court métrage qui en est le prologue (mais d'autres préféreront le long métrage), de ne pas montrer de manière réaliste l'Inde (ce qui est assez ridicule puisque le cinéma de Anderson n'a vraiment jamais été réaliste), de se complaire dans des tics formels (ce fameux look "maison de poupées-boîte à bijoux" et cet humour pince-sans-rire). En vérité, c'était une forme de procès absurde pointant ce qui constitue le style même de l'auteur, donc ce qui confirme pourquoi on l'apprécie ou pas (un peu comme ceux qui prétendent en s'en plaignant que Woody Allen fait toujours le même film - ce qui est non seulement faux mais n'est pas un argument menant bien loin).

Moi, j'adore ce goût affirmé et assumé pour une élégance un peu désuète, ces compositions maniaques (avec ces plans symétriques), l'exotisme décalé. Wes Anderson a du génie pour transformer les contraintes (qu'il s'impose lui-même quand le budget, somme toute modeste, de ses productions ne les lui dicte pas) en atouts : en somme, il n'est jamais plus à l'aise et inspiré que dans des cadres minutieusement définis, c'est l'identité même de son oeuvre.

Au-delà de l'analyse, j'ai une affection spéciale pour ce Darjeeling Limited parce que je me souviens qu'en sortant de la salle où je l'ai vue, j'avais été séduit par sa musicalité, son rythme. La bande-son du film est remarquable ici et on notera que Anderson ne collabore plus avec Mark Mothersbaugh (Alexandre Desplat composera les partitions de ses futurs films) : il a emprunté des morceaux aux longs métrages de Satyajit Ray et de James Ivory, et y ajouté des chansons pop comme il les aime et si bien les sélectionner. C'est ainsi que je repérai trois titres des Kinks, un de mes groupes favoris, tous issus d'un de leurs meilleurs albums (Lola vs Powerman and the Money-go-round) : This time tomorrow, Strangers et Powerman

(Vous connaissez peut-être ce bon mot des amateurs de pop-music : "Vous êtes plutôt Stones ou Beatles ? - Je préfère les Kinks." Hé bien, quand vous entendez ces trois chansons-là, effectivement, le groupe de Ray Davies devient la véritable alternative aux bandes de Jagger-Richards et Lennon-McCartney.)

La petite musique du film, c'est aussi celle qui renvoie à la dernière fois que Jack (Jason Schwartzman, parfait en néo-Droopy farouche) a vu son ex (il se repasse en boucle une chanson sur son i-phone) ; ce sont les fausses notes des dialogues hypocritement courtois entre Francis (Owen Wilson, impressionnant dans un rôle aux ressemblances troublantes avec sa vraie vie d'alors - quittée par Rachel McAdams, il avait voulu mettre fin à ses jours - et qui ment sur l'origine de ses spectaculaires blessures camouflées par des bandages) et Peter (Adrien Brody, évident nouveau venu dans la galaxie Anderson, qui s'inflige des migraines affreuses en portant les lunettes de son père comme s'il espérait partager sa vision du monde) ; c'est le roulis du train ; la passion fulgurante et clandestine entre Jack et Rita ; le sifflement du serpent que s'achète Peter... Les nouvelles portées écrites par Wes Anderson transcrivent des mélodies douloureuses, maladroites, laborieuses, en espérant aboutir à une harmonie.

La charge symbolique a sans doute dérouté, déplu à certains car le cinéaste la manie plus directement : les épreuves qu'ont subi les trois frères et les douleurs qu'ils trimballent se lisent clairement sur eux, figurées par des bandages (cachant et soutenant une tête fracassée), des binocles (dissimulant des larmes), des bagages encombrantes (remplis de leur passé). 

Pourtant, c'est quand ils sont jetés du train, livrés à eux-mêmes, forcés d'improviser, confrontés à de nouvelles difficultés, que Peter, Francis et Jack dépassent enfin ce qui les accablent, les opposent. Chacun essaie alors de sauver l'autre - et les autres, même s'ils ne réussiront pas toujours (le passage poignant de la mort de l'enfant). Au bout de l'aventure, ils renonceront, difficilement, mais raisonnablement, aux mots pour se réconcilier entre eux et avec leur mère.

A la manière d'un dérisoire mais salvateur rituel où Jack enterre sous plusieurs petites pierres tout ce qui les affligeait, le film s'achève sur un nouveau départ : courant encore une fois après un train, mais prêts à sacrifier leurs valises pour y monter, comme on abandonne les rancoeurs, les regrets derrière soi, comme on se débarrasse de pansements pour oser enfin exposer ses plaies, comme on est disposé à aimer à nouveau la fille qu'on a quitté, les héros s'engagent au son des Champs-Elysées chanté par Joe Dassin dans le nouvel acte de leur existence.  

Peut-être pas parfait, mais quelle grâce quand même dans ce film : Wes Anderson était lui aussi reparti pour un tour, pleins de merveilles.

lundi 22 août 2016

Critique 997 : LA MUSIQUE DU HASARD, de Paul Auster


LA MUSIQUE DU HASARD (en v.o. : The Music of Chance) est un roman écrit par Paul Auster, traduit en français par Christine Le Boeuf, publié en 1991 par Actes Sud.

Jim Nashe, 32 ans, est pompier à Boston et vit seul depuis sa rupture avec Thérèse, la mère de leur petite fille, Juliette, qu'elle lui a laissée et qu'il a confiée à sa soeur, Donna Schweikert - celle-ci l'élève avec son mari, Ray, et leurs enfants.
L'existence de Nashe bascule une première fois quand il hérite de 200 000 $ de son père qu'il na vu que deux fois, un homme d'affaires mêlé à des combines louches (qui l'ont conduit en prison à une époque). Ce magot lui permet de quitter son job, de s'acheter une belle voiture et de partir tracer la route.
Son errance dure un an, sans but précis si ce n'est le plaisir simple de voir du pays, ponctuée de visites à sa fille, et de quelques aventures sans lendemain avec des femmes, à l'exception de l'une d'elles - une libraire de San Francisco, Fiona Wells, qu'il est sur le point d'épouser avant qu'elle ne lui annonce s'être remise en couple avec son ex.

La deuxième fois que Nashe voit son existence bouleversée est quand il ramasse un auto-stoppeur du nom de Jack "Jackpot" Pozzi, âgé de 22-23 ans, joueur de poker professionnel. Il vient d'échapper à une bande de gros bras qui l'ont molesté après l'avoir accusé de tricherie lors d'une partie. 
Mais Pozzi a déjà un plan pour se refaire rapidement puisqu'il est invité chez Bill Flower et Willie Stone, deux millionnaires, croisés et plumés auparavant, qui ont fait fortune en gagnant le gros lot à la loterie. La partie aura lieu chez eux et Nashe, séduit par l'aplomb et convaincu du talent de son passager, lui propose de le financer contre la moitié des gains qu'il remportera.

La troisième fois que la situation de Nashe connaît un retournement a lieu à l'issue de cette partie de poker chez les deux richissimes excentriques. Malgré la chance insolente de Pozzi, Jim a perdu tout ce qu'il avait, jusqu'à sa voiture, et doit maintenant s'acquitter d'une dette conséquente. Pour cela, il accepte, avec Jack, un projet délirant dont ont parlé leurs adversaires : édifier un mur gigantesque dans le pré voisin de leur demeure avec les pierres d'un château irlandais.
La tâche est exténuante et devient diabolique quand, après des semaines de labeur, tout près d'avoir assez travaillé pour rembourser ce qu'ils doivent, Pozzi, pour fêter leur libération, commande de quoi organiser une fiesta - un repas coûteux et une prostituée. Ce qu'ils n'anticipent pas, c'est que les frais engagés pour l'occasion leur seront facturés par Flower et Stone, reportant donc leur sortie pour la payer.
Nashe est prêt à continuer seul et aide Pozzi à s'enfuir une nuit. Il n'ira pas loin et ce qui lui arrivera précipitera Jim dans l'abîme, là d'où on ne revient pas...

1991 : j'avais alors 18 ans et un ami me prêta son exemplaire de La Musique du hasard en m'en vantant la qualité fascinante, un de ces livres qui changent votre vie. Je le lis, je le dévore même, et me rends à la même conclusion : en découvrant Paul Auster, j'ai été marqué au fer rouge, je n'oublierai jamais les aventures de Jim Nashe et Jack Pozzi.

Le temps passe. J'ai longtemps délaissé le romancier new-yorkais, ne replongeant dans son oeuvre que... Par hasard, comme lorsque je me procure l'adaptation en bande dessinée de Cité de verre par Paul Karasik et David Mazzuchelli, ou que je vais voir au cinéma Smoke, qu'il écrit et co-réalise avec Wayne Wang. Je suis devenu un lecteur de romans trop irrégulier pour m'attacher à un écrivain en particulier alors que je consomme toujours beaucoup de comics de super-héros et de BD franco-belge. Auster s'est éloigné, ou plutôt je ne m'en souviens que comme d'une relique de la fin de mon adolescence.

Il n'y a que quelques mois que j'ai entrepris de lire à nouveaux ses livres, en découvrant des titres que je ne connaissais pas mais aussi en en reprenant d'autres pour rédiger des critiques. C'est ainsi que je vous ai parlé de l'anthologie Je croyais que mon père était Dieu, Seul dans le noir, Mr. Vertigo, Moon Palace, Sunset Park, Leviathan, La Chambre dérobée, La Nuit de l'oracle, et Invisible. J'ai acheté récemment Brooklyn Follies, prévois de me procurer Le Livre des illusions, Tombouctou, Le Voyage d'Anna Blume, L'Invention de la solitude... Quand on s'y remet, on n'a plus guère l'envie de s'arrêter.

Maintenant que j'ai décidé de cesser d'alimenter ce blog sous peu, il était temps de relire The Music of chance, comme on revient à la source. Et pour vérifier si la magie opère encore, 25 ans après...

Avant de signer cet opus, Auster, me semble-t-il, était encore relativement inconnu en France. Peut-être ai-je ce sentiment parce qu'on croit que la notoriété d'un auteur commence avec le moment où on le découvre. Quoiqu'il en soit, les éditions Actes Sud n'ont publié "que" La Trilogie new-yorkaise (avec La Cité de verre - Revenants - La Chambre dérobée, 1987-88), L'Invention de la solitude (88), Le Voyage d'Anna Blume (89) et Moon Palace (90). N'ayant pas lu tous ceux-là, à part Moon Palace, Cité de verre et La Chambre dérobée (j'avoue n'avoir jamais pu finir Revenants et m'y être résigné), je ne veux pas prononcer de jugement hâtif mais Auster ne me paraît pas en tout cas avoir écrit une oeuvre totalement aboutie : c'est quelqu'un en constante progression, avec déjà un univers, une voix reconnaissables et singuliers, mais dont le premier grand roman n'a pas encore éclos.

Rétrospectivement, je me rends compte que c'est aussi pour la maturité qu'il possédait que La Musique du hasard m'impressionna tant : en quelques 300 pages, on tient là un récit troublant, inattendu, mais maîtrisé, achevé. Il est plus fin que Moon Palace, plus efficace que Cité de verre, plus ample que La Chambre dérobée, moins conceptuel que Revenants, et en même temps il promet énormément pour la suite, il suggère le premier chef d'oeuvre que sera Léviathan, puis les merveilles de Mr. Vertigo, etc.

Pourtant, il est indéniable que c'est un texte qui prolonge les jeux narratifs de La Trilogie new-yorkaise, cette fibre "mentale", avec des personnages dont le parcours a quelque chose du rêve - du cauchemar, plutôt, éveillé. Et dont l'issue s'inscrit dans la perdition, l'échec, la désintégration. Alors que le dénouement de Moon Palace laisse Marco Stanley Fogg face à l'océan Pacifique seul mais avec un avenir, la fin de la route de Jim Nashe est plus désespérée et tragique - la fin d'un homme broyé, qui s'anéantit physiquement après avoir été vidé de lui-même.

Mais c'est aussi un roman où Auster déjoue déjà les attentes que ce qu'il raconte suggère : il expédie les clichés, les rebondissements prévisibles : la traversée des grands espaces en voiture, la rencontre providentielle et improbable entre Nashe et Pozzi, leur association rapide et indéfectible, la partie de poker...

Le texte prend toute son envergure tragique et perverse quand les deux héros acceptent pour éponger leur dette de jeu en bâtissant cette pseudo-muraille de Chine dans un champ de Pennsylvanie pour deux millionnaires fous.

Le projet se prête à toutes les interprétations, sur ce qui a précédé - le hasard qui interroge la vie de Nashe s'il n'avait pas laissé Thérèse le quitter, sa fille aux soins de sa soeur (au point de devenir un étranger pour elle), si le notaire l'avait trouvé plus rapidement pour lui remettre l'héritage de son père, s'il n'avait pas ramassé Pozzi en route, s'il ne l'avait pas financé jusqu'à la ruine - et sur ce qui suit - quel sens donner à la nature de ce remboursement (que Nashe finit par considérer comme une oeuvre qui lui survivra), à l'édification de ce mur (aux dimensions immenses et dérisoires à la fois, sorte de frontière, de château reconverti où les pierres remplacent les cartes), à la disparition du champ de vision des deux millionnaires (comme s'ils étaient finalement indifférents à cette construction pourtant désirée), à la présence de Calvin Murks (le contremaître qui semble si aimable et pourtant complice et même auteur d'atrocités, avec son fils Floyd), au sort affreux de Pozzi, à la volonté de Jim de se venger, d'en finir... Tout ce qu'on peut projeter sur ces épisodes est valable, rien n'est imposé par Auster et c'est pour cela que le texte est si pénétrant.

Les métaphores sont motivées par la composition musicale de François Couperin, Les Barricades mystérieuses (dont le titre est sybillin), et un extrait du Bruit et la fureur de William Faulkner, encore plus transparente, comme les faisceaux de lampes-torches dans un propos moins opaque qu'énigmatique :

"... Jusqu'à ce qu'un jour, écoeuré, il risque tout
sur une carte retournée les yeux fermés..."

C'est sans doute, en définitive, la perte du sens commun, initiée par la mort du père de Nashe, longtemps avant ses mésaventures absurdes et éprouvantes, jusqu'à la perte des repères (amour, argent, amitié, espoir), qui subsiste et résume ce conte cruel et inoubliable.
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La Musique du hasard a été adapté au cinéma en 1993 sous le titre The Music of chance, réalisé par Philippe Haas, avec Mandy Patinkin dans le rôle de Jim Nashe et James Spader dans celui de Jack Pozzi. Je ne l'ai pas vu, mais la fin en serait différente, et Paul Auster y fait une apparition. Le long métrage fut présenté au festival de Cannes dans la sélection "Un certain regard".

dimanche 21 août 2016

Critique 996 : COMME DES BÊTES, de Chris Renad et Yarrow Cheney


COMME DES BÊTES (en v.o. : The Secret Life of Pets) est un film d'animation réalisé par Chris Renaud avec Yarrow Cheney, sorti en salles le 27 Juillet 2016.
Le scénario est écrit par Brian Lynch, Cinco Paul et Ken Daurio. La musique est composée par Alexandre Desplat. Le film est produit par le studio Illumination dirigé par Chris Meledandri.
Les voix françaises sont assurées par : Philippe Lacheau (Max), François Damiens (Duke), Dorothée Pousséo (Gidget), Willy Rovelli (Pompon), Florence Foresti (Chloé). 
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 Katie et Max

Max est un petit Jack Russell terrier qu'a adopté sa maîtresse Katie quand il était encore chiot. Chouchouté, il est devenu son unique compagnon au fil des ans et ne comprend pas toujours pas où elle disparaît quand elle part chaque matin à son travail puisqu'il ne quitte qu'exceptionnellement l'appartement.
Max

Pourtant la vie paisible et favorisée de Max va être bouleversée le soir où Katie rentre avec une surprise de taille : elle a recueilli à la fourrière un énorme corniaud du nom de Duke ! 
 Duke

Bon gré, mal gré, Max et Duke cohabitent : le premier est d'abord impressionné par le gabarit du second qui entend bien s'imposer dans son nouveau foyer, mais le Jack Russell ne souhaite pas que cette situation s'éternise pour profiter seul de l'affection de Katie.
Gidget

Après avoir demandé conseil à Chloé, la chatte boulimique des voisins du dessus, Max piège Duke en brisant plusieurs pièces de mobilier en affirmant que Katie accusera le nouveau venu d'en être responsable. Le stratagème fonctionne, comme peut le remarquer Gidget, une ravissante chienne esquimau américaine qui habite en face et qui a le béguin pour Max (sans que celui-ci s'en préoccupe).
Mais Duke entend bien prendre sa revanche et, lors d'une sortie avec le promeneur des chiens du quartier (tous des amis de Max), il l'attire dans un coin du jardin public pour l'assommer. Dans l'affaire, les deux chiens perdent leur collier et, entretemps, leur gardien est reparti avec les autres toutous sans faire attention à leur absence.   
Les agents de la fourrière

Incapables de retrouver l'itinéraire de l'appartement de Katie, Max et Duke sont livrés à eux-mêmes et vite repérés et capturés par des agents de la fourrière. 
Max et Duke

Résignés à leur triste sort, ils vont pourtant être sauvés par Pompon, un lapin psychopathe qui, depuis qu'il a été abandonné par ses propriétaires, a pour projet de tuer tous les humains avec son armée d'animaux délaissés, ayant trouvé refuge dans les égouts.
Pompon

Problème : quand Pompon comprend que les deux chiens n'ont pas été abandonnés et ne partagent pas ses ambitions, il est résolu à les rattraper pour les supprimer. Heureusement, dans le même temps, Gidget s'inquiète de n'avoir pas vu revenir Max et Duke et convainc toutes les bêtes domestiquées du quartier de partir à leur recherche, découvrant en cours de route qu'il faut aussi les sauver du terrible Pompon...

Comme des bêtes est sorti après une campagne promotionnelle très alléchante (et très activement menée sur sa page Facebook, où je l'ai découvert) mais aussi avec un lourd handicap car il passe après Zootopie de Byron Haskin, produit par Disney, vu en Février dernier. Succéder à une telle réussite n'est pas un cadeau, mais le studio Illumination de Chris Meledandri s'est taillé une rapide et solide réputation avec de gros succès ces dernières années (Moi, moche et méchant 1 et 2, 2010 et 2013, le spin-off Les Minions en 2015).

Cette structure qui développe ses productions au sein de la major Universal fait équipe avec le studio de Pierre Coffin, Mac Guff, en France, et Meledandri a acquis son expérience en travaillant pour la 20th Century Fox (il a participé à L'Âge de glace en 2007). L'alliance de ces trois entités a abouti à des films d'animation à l'humour déjanté et au rythme déchaîné, dépassant même au box office Dreamworks.

Le succès est toujours au rendez-vous avec The Secret Life of Pets qui a enregistré un démarrage canon aux Etats-Unis, en Angleterre et en France. Pourtant l'accroche du film est un peu trompeuse, et le résultat un poil décevant par rapport aux promesses avancées dans les nombreux teasers...

Le titre suggère en effet qu'on va nous montrer ce que font les animaux de compagnie en l'absence de leurs maîtres humains via le personnage du Jack Russell terrier, Max, dont la relation avec Katie ressemble à celui d'un petit garçon avec sa mère. Exposé comme cela, le sujet fait inévitablement penser à Toy Story (John Lasseter, 1995) où était dévoilée la vie secrète des jouets.

Mais cet aspect n'occupe ici que le premier tiers du film qui bascule ensuite dans un récit à la fois plus convenu et plus foutraque : l'arrivée de Duke, un énorme corniaud, adopté par Katie va changer la donne pour Max et le spectateur tout en suivant encore un peu l'inspiration du classique de Pixar. Les deux chiens ne s'apprécient guère : l'un voit son territoire menacé, l'autre veut en profiter. Les circonstances vont les obliger à s'entraider quand ils sont livrés à eux-mêmes en ayant tenté de se débarrasser l'un de l'autre.

A la rue, les deux héros sont livrés à une aventure plus incertaine mais plus excitante pour le spectateur, surtout par un effet domino que cette situation déclenche : en rencontrant le lapin Pompon, ils mettent la patte dans un engrenage affolant - d'abord en gagnant un allié puis en s'en faisant un terrible ennemi, devenu dingue à cause de son abandon et de leur mensonge. Leur fuite et les quêtes qui la ponctuent (trouver de quoi manger, puis l'ancien maître de Duke, puis le domicile de Katie, en traversant un New York menaçant dont ils ne connaissent pas autre chose que leur quartier et poursuivis par deux agents tenaces de la fourrière) assurent déjà un spectacle entraînant.

Mais des buddy movies comme ça, on en a vu un paquet, et les auteurs ne se sont pas particulièrement forcés pour le traiter de manière originale. Ils expédient même un peu trop simplement quelques étapes (par exemple, le fait que Max et Duke deviennent si solidaires l'un de l'autre alors que chacun était si résolu à semer l'autre dans le square, ou que les autres animaux de leur immeuble s'engagent tous si promptement à partir à leur recherche, alors que certains n'ont que de peu - voire aucune - de relation avec eux - cf. l'addition de l'aigle Tiberius ou le concours de la chatte Chloé). C'est l'aspect le plus décevant du film.

Mais, en revanche, tout l'autre versant de l'histoire est bien plus convaincant et réjouissant, volant même facilement la vedette au tandem Max-Duke. D'abord, il y a toute l'armée dirigée par Pompon, un bestiaire hallucinant et délirant, avec chats, chiens, cochons (tatoués !), serpents, crocodiles, oiseaux. Le lapin en chef est hilarant, même si le doublage hystérique de Willy Rovelli peut lasser alors que le personnage est suffisamment efficace sans cette outrance vocale dans les aiguës. Il y a des scènes irrésistibles, parfois grâce à des détails (la carotte grignotée pour en faire une clé capable d'ouvrir les cages du camion de la fourrière), visuellement bluffantes.

Et ensuite il y a le gang de Gidget, avec le basset, le bulldog, l'aigle (qui tente de devenir végétarien), et l'impayable Chloé (superbement doublée, elle, par Florence Foresti, très sobre et pince-sans-rire). Leur périple, parallèle à celui de Max et Duke, guidé par un vieux clébard paralytique et quasiment aveugle mais plus filou que tous les autres réunis, est jubilatoire, culminant dans une scène de combat final aussi surprenante que drôlissime (Gidget y révélant des talents spectaculaires, le tout filmé au ralenti).  

Moins subtil que Zootopie, techniquement aussi moins impressionnant, mais bluffant dans ses meilleurs passages, et emballé avec beaucoup de tonicité (90'), Comme des bêtes ne démérite pas mais souffre de chutes de régime dommageables et surtout de la comparaison avec son devancier produit par Disney. J'aurai aimé davantage, mais le compte n'y est pas tout à fait, quoique la proposition soit louable et conseillée. 

Critique 995 : SPIROU N° 4088 (17 Août 2016)


Ah, quel plaisir ! Fabien Vehlmann et, surtout, le trop rare Denis Bodart sont de retour avec un récit complet (8 pages), Meteorman, un splendide hommage aux super-héros d'antan. C'est un événement qui suffit à lui seul l'acquisition de la revue, dont ce numéro comporte également (et pas que pour les abonnés, comme je le croyais depuis depuis le début) une nouvelle partie du poster géant de Lucky Luke par Achdé.

J'ai aimé :

- Harmony : Indigo (3/8). Harmony, Eden et Payne découvrent, avec effroi, le nouvel entraînement auxquels ils sont soumis, à des fins militaires. Si l'un refuse de s'y soumettre, les deux autres seront privés de distraction. Même Steinman regrette d'avoir accepté la récupération du projet.
Matthieu Reynès mène toujours aussi bien son affaire : la narration est décompressée mais permet d'apprécier pleinement le calvaire des trois gamins. L'auteur ne cache pas ses influences, mais les a bien intégrées à son récit. Par ailleurs, comme il l'explique dans son interview en préambule, il fait l'effort de produire de façon soutenue sa production pour que les lecteurs impatients suivent la série : le troisième tome est d'ores et déjà annoncé pour début 2017.

- Autour d'Odile. Madaule s'amuse, à sa manière très ingénieuse, du faible débit des messageries dans ce gag en un page très réussi.

- Meteorman : Le Héros sous l'oreiller. Le jeune Tom reçoit du vieux Jack un cadeau inestimable : un fragment de l'extra-terrestre Meteorman qu'il a vu s'écraser sur Terre avant d'en devenir le pacificateur. Lorsqu'il rencontre le justicier venu d'ailleurs, Tom accepte de lui rendre ce bout de lui-même s'il lui permet quelques distractions. Jusqu'au jour où il doit choisir d'honorer ou non sa promesse...
Seulement huit pages, mais quelles pages ! Relire Denis Bodart est un privilège qui ne se boude pas tant l'artiste est rare (sa dernière livraison date d'il y a plus de deux ans pour le dernier épisode en date de Green Manor !). Avec son complice Fabien Vehlmann, depuis 2000, il a quelquefois produit de courts récits fantastiques, des variations sur les super-héros (un registre qui inspire visiblement le scénariste depuis quelque temps - voir son récent Supergroom avec Yoann).
Le résultat est magnifique, avec une morale digne d'une fable, qui interroge autant le jeune héros que le lecteur. Graphiquement, c'est évidemment un régal. Espérons qu'on n'aura pas à attendre encore deux ans avant de retrouver cet immense dessinateur dans les pages du journal.

- Le Voyage à travers les siècles (5/6). Salma et Libon abordent les voyages modernes, les motivations des globe-trotters : une page encore très dense, et rigolote. L'idée aurait mérité une série régulière au-delà des six semaines prévues. Suite et donc, hélas ! fin la semaine prochaine.

- L'Atelier Mastodonte. Obion s'y perd un peu avec le scénario que lui a donné Trondheim, tout aussi embrouillé avec sa création. Nob est indigné par un sous-entendu de Frédéric Niffle sur sa succession. Deux doubles bandes très réussies : une bonne semaine donc.

- Tash & Trash. Dino adresse un clin d'oeil à Peyo et aux Schtroumpfs : inhabituel mais toujours drôle. / Zizi chauve-souris. Bianco et Trondheim continuent le dialogue surréaliste entre Suzie et ses grands-parents : marrant, mais toujours aussi frustrant, avec même le risque que les auteurs tirent un peu trop sur la corde...

En direct de la rédak donne la parole à Vehlmann et Bodart pour parler de leurs intentions avec Meteorman. La semaine prochaine, Les Tuniques bleues reviennent pour leur 58ème aventure (et leur 60ème tome !).
Les aventures d'un journal évoquent la création de la Schtroumpfette, qu provoqua le courroux de Nine Culliford, la femme et coloriste de Peyo.

Et sur ces mots se concluent mes articles du journal de "Spirou" : je reste abonné à cette parution, mais n'en rédigerai plus de compte-rendu puisque, c'est décidé, ce blog s'arrêtera à sa millième critique, dans quelques jours (j'aurai alors l'occasion de vous en dire plus sur la suite).
Merci donc à tous ceux qui auront lu ces entrées sur la revue, en espérant qu'elles vous auront donnés envie de l'acheter (voire de vous y abonner). Vive "Spirou" : "Ami partout toujours" ! 

samedi 20 août 2016

Critique 994 : THE BARBER - L'HOMME QUI N'ETAIT PAS LA, de Joel Coen


THE BARBER, L'HOMME QUI N'ETAIT PAS LA (en v.o. : The Barber, The Man who wasn't there) est un film réalisé par Joel Coen, sorti en salles en 2001 (N.B. : la réalisation est comme d'habitude partagée avec Ethan Coen, mais ce dernier ne sera crédité à ce poste qu'à partir de 2004 avec Ladykillers).
Le scénario est écrit par Joel et Ethan Coen. La photographie est signée Roger Deakins. Ma musique est composée par Carter Burwell, avec des sonates pour piano de Ludwing Van Beethoven.
Dans les rôles principaux, on trouve : Billy Bob Thornton (Ed Crane), Frances McDormand (Doris Crane), James Gandolfini ("Big" Dave Brewster), Michael Badalucco (Frank Raffo), Jon Polito (Creighton Tolliver), Scarlett Johansson (Rachel "Birdy" Abundas), Richard Jenkins (Walter Abundas), Tony Shalhoub (Freddy Riedenschneider).
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Ed Crane
(Billy Bob Thornton)

Santa Rosa, Californie, 1949. Ed Crane est coiffeur dans le salon de coiffure tenu par son beau-frère, Frank Raffo. Comme il (se) le dit lui-même : "moi, je ne parle pas. Je coupe.", ce qui résume parfaitement cet homme taiseux et consciencieux. 
Ed Crane et Creighton Tolliver
(Billy Bob Thornton et Jon Polito)

Son quotidien morne et répétitif est bouleversé le soir où un client se présente alors que le salon va fermer. Ed accepte de s'en occuper pour permettre à Frank de rentrer chez lui. L'homme porte une moumoute et fait la discussion en présentant au coiffeur l'affaire révolutionnaire pour laquelle il cherche un "associé passif", c'est-à-dire quelqu'un qui la financera tandis que lui la gérera : le nettoyage à sec. 
Pour lancer cette entreprise, il a besoin d'une mise départ de 10 000 $. Les bénéfices, qu'il promet colossaux, seront partagés à parts égales entre les deux partenaires.
Ed et Doris Crane
(Billy Bob Thornton et Frances McDormand)

L'idée trotte dans la tête de Ed d'investir, mais il lui faut trouver la somme : invité à une soirée donnée par le magasin où travaille sa femme, Doris, comme comptable, il a la confirmation que celle-ci a une liaison avec son patron, "Big" Dave Brewster. 
Son plan se réalise tout seul et facilement : Ed décide de faire chanter l'amant de sa femme en lui adressant une lettre anonyme où il lui ordonne de payer 10 000 $ contre le silence sur son adultère. Dave s'exécute après s'être confié à Dave, mais sans lui avouer qu'il couche avec Doris, sacrifiant pour ça l'ouverture d'une annexe à son magasin et la promotion promise à Doris d'en être la chef-comptable.
"Big" Dave Brewster
(James Gandolfini)

Mais le piège se grippe lorsque Dave découvre, en ayant croisé Tolliver, qui l'a fait chanter. Il a agressé le voyageur de commerce qui a quitté précipitamment Santa Rosa avec l'argent, puis convoque un coupe-papier dans la gorge. 
La police mène l'enquête rapidement et arrête Doris qui est incarcérée : elle est confondue parce qu'elle avait aidé Dave à maquiller les comptes du magasin. Frank est prêt à tout pour sauver sa soeur, et hypothèque le salon de coiffure pour lui payer le meilleur avocat possible, Maître Freddy Riedenschneider.
Freddy Riedenschneider
(Tony Shalhoub)

En attendant le procès, tandis que l'avocat élabore une stratégie de défense et demande à un détective d'enquêter sur la passé de Dave, découvrant qu'il mentait sur son passé glorieux de soldat durant la guerre du Pacifique, Ed trouve du réconfort chez un de ses clients, Walter Abundas, et de sa jeune fille, Rachel, surnommée "Birdy", dont le talent, pourtant moyen, de pianiste l'éblouit. 
Rachel "Birdy" Abundas
(Scarlett Johansson)

Arnaqué, trompé par sa femme, le salon de coiffure délaissé par son beau-frère, mais rêvant d'une nouvelle vie, Ed entreprend de devenir le manager de "Birdy" en la présentant à un professeur de piano réputé qui pourrait perfectionner son jeu et lui ouvrir les portes d'une brillante carrière de concertiste.
Le premier jour du procès arrive et la procédure est aussitôt annulée car le juge informe la cour que Doris s'est suicidée en se pendant. Ed apprendra ensuite, par le médecin légiste, que sa femme était enceinte de trois mois, mais il ne pouvait être le père du bébé puisqu'ils n'avaient plus de rapports sexuels depuis des années.
L'audition de "Birdy" se passe très mal, le professeur estimant que si sa technique est correcte, son jeu n'a aucune âme. En rentrant avec elle à Santa Rosa, Ed est déçu mais pas découragé tandis que la jeune fille s'en fiche. Mais, voulant remercier le coiffeur en lui prodiguant une fellation, elle cause un accident de voiture.
Elle s'en sort miraculeusement, presque comme Ed à qui les policiers, qui avaient déjà appréhendé Doris, annonce son arrestation pour le meurtre de Tolliver, retrouvé battu à mort et noyé, avec le contrat bidon qu'il avait signé pour leur association - un mobile imparable pour le tuer.
Le procès de Ed est vite expédié après que Riedenschneider l'abandonne à son sort suite à un vice de procédure - quand Frank, fou de rage et de chagrin, a frappé en pleine audience son beau-frère. Condamné à mort, Ed accepte, résigné, la sentence, rédigeant toute son histoire pour un magazine à sensations en prison, et espérant même, après sa mort retrouver Doris et qu'ils s'aiment enfin.

Des frères Coen, j'ai vu presque tous les films (seul A Serious Man, je pense, m'a échappé), ils font partie de ces cinéastes qui m'accompagnent depuis un moment maintenant, et que j'ai suivi avec intérêt, même quand ils m'ont parfois dérouté ou déçu (mais rarement). Lorsqu'on entretient cette relation avec des réalisateurs, on les voit apparaître, grandir, progresser, se rater, se reprendre, évoluer, mûrir, on assiste à leurs succès, critique, public, à leur sacre (Oscar, festival de Cannes...), on déplore des injustices (quand un jury oublie des les récompenser ou que le box office est décevant), on s'interroge aussi sur le choix de leurs histoires, leur manière de les raconter. Il se construit une curieuse familiarité entre les artistes et le spectateur.

Au bout d'un moment, il devient plus évident aussi de distinguer des titres dans leur oeuvre, des films qui vous restent en tête. Ainsi : The Barber. Peut-être leur opus que je préfère, que je trouve le plus abouti, la synthèse de leur filmographie.

C'est aussi avec ce long métrage qu'on peut estimer le statut atypique de Joel et Ethan Coen dans le paysage du cinéma américain, et considérer l'absurdité de la distinction entrer cinéma d'auteur et cinéma commercial que tant de critiques cherchent à opposer en suggérant que l'un est paré d'une noblesse que l'autre n'aura jamais. Cette sélection est ardue avec les Coen qui créent une oeuvre accessible et personnelle à la fois, qui ont alterné régulièrement succès public (mais sans blockbusters) et bides, qui naviguent dans des eaux troubles, ni filmmakers quelconques au service de gros studios ni indépendants finançant tant bien que mal leurs projets. 

Pourtant, personne ne saurait discuter le fait que les Coen sont des auteurs véritables, avec un univers propre, une esthétique identifiable, non plus qu'on ne saurait les résumer à des artistes à l'audience confidentielle et à la reconnaissance minime. A l'image de leur collaboration, où personne ne sait exactement qui fait quoi (quand bien même il faudra attendre 2004 pour que leurs deux noms soient crédités comme réalisateurs), qui peut dire qui sont, où se situent les Coen ? Ils forment une entité à part, unique en son genre.

The Barber illustre parfaitement cette position : c'est à la fois un film noir dans la grande tradition du genre, tel qu'on en produisait dans les années 40-50 à Hollywood, mais aussi une curiosité improbable puisque tourné en noir et blanc et sorti en 2001 (même s'il en existe une version en couleurs, exigée par les producteurs, et disponible dans un coffret collector du DVD).  Ce qui est rare, ce n'est pas tant le genre dans lequel s'inscrit le film, même si la série noire classique est moins exploitée aujourd'hui (mais Hot Spot de Dennis Hopper en 1990, Lost Highway en 1997 et Mulholland Drive en 2001 - avec lequel The Barber partagera le prix de la mise en scène au festival de Cannes - de David Lynch en sont des exemples récents, tout comme Sang pour sang en 1984 ou Miller's Crossing en 1990 des Coen), que le fait que celui-ci en soit un tel archétype, comme si les frangins avaient vraiment voulu revenir à la source. 

L'action se situe en 1949 (l'information est fournie par le personnage de Frank Raffo qui lit un article sur la bombe A que les soviétiques viennent de faire exploser), une époque où le film noir est à son apogée. Elle a pour cadre la petite ville provinciale de Santa Rosa en Californie, un lieu resté fameux pour être celui de l'histoire de L'Ombre d'un doute de Alfred Hitchcock (1943). D'autres éléments évoquent les classiques noirs : l’avocat Freddy Riedenschneider (joué par l'excellent Tony Shalhoub) a le même patronyme que le personnage de Sam Jaffe dans Quand la ville dort (John Huston, 1950).

Mais plus encore que ces citations cinéphiles, c'est la qualité formelle du film qui convoque le film noir : la somptueuse photographie en noir et blanc de Roger Deakins n'a rien à envier aux chefs d'oeuvre du genre. Des éclairages expressionnistes renvoient à ceux des cinéastes venus d'Europe, notamment d'Allemagne, dans les années 20, et qui ont défini le look du film noir (Fritz Lang, Billy Wilder, Robert Siodmak, Jacques Tourneur) et la scène dans laquelle l'avocat expose sa stratégie à Doris et Ed, avec une lumière très contrastée et la projection de l'ombre des barreaux du parloir résume toute ces influences picturales.

La voix off omniprésente de Ed Crane ajoute au charme entêtant du long métrage : respectant la règle de Wilder comme quoi ce procédé doit toujours exprimer quelque chose de différent par rapport à ce qui est montré, elle illustre de façon décalée l'action. The Barber est un paradoxe en mouvement : le héros y parle très peu (il ne s'anime qu'une fois, lorsqu'il veut convaincre Birdy de passer une audition chez un professeur de piano) mais qui pense énormément - c'est donc un film bâti sur le silence oral, mais un flot de pensées. En revanche, la narration ne dévoile rien des réflexions des autres protagonistes mais ceux-ci sont très loquaces : Dave Brewster (le regretté James Gandolfini, impressionnant) qui ment sur son passé en en inventant des épisodes épiques, Frank Raffo (Michael Badalucco, épatant en beau-frère naïf) qui est une vraie pipelette avec ses clients du salon de coiffure, Creighton Tolliver (Jon Polito, fabuleux en fripouille qu'on démasque au premier regard) qui est un baratineur né, l'avocat qui s'écoute parler avec une griserie évidente, et même Birdy qui s'exprime avec l'insouciance d'une adolescente.  

Le rythme du film est lent, languissant même, au point presque de s'arrêter à plusieurs moments, la mise en scène de Joel Coen utilise alors des ralentis (Ed Crane au volant de sa voiture observant les passants parmi lesquels il distingue le détective privé au service de l'avocat, ou, à la fin, quand il rêve dans sa cellule que la porte en est ouverte et qu'il sort dans la cour de la prison où il est ébloui par le projecteur d'un ovni - rappel à la théorie d'un complot gouvernemental en relation avec la présence d'extra-terrestres, formulée par Ann Nirdlinger, la veuve de Dave, interprétée par Katherine Borowitz, et qui renvoie au crash d'une soucoupe volante dans la zone 51 de Roswell en 1941). Mais ces effets ne sont pas de simples outils pastichant le film noir et ce tempo pas le résultat d'un montage laborieux destiné à exaspérer le spectateur : ils consistent à faire sentir le poids de la fatalité, l'inéluctabilité des événements. Le film ne va pas vite parce que son héros assiste à la fois médusé (au sens littéral, c'est-à-dire comme pétrifié) et détaché (parce qu'il savait pour l'infidélité de sa femme, l'identité de son amant, se doutait fortement de l'escroquerie de Tolliver - seul le talent qu'il prête à Birdy semble être aussi surprenant qu'indiscutable pour lui) à ce qui se passe. On ignore si Ed Crane est un sombre idiot, dépassé par tout ça, ou un type si incroyablement résigné qu'il ne cherchera même pas à insister pour convaincre l'avocat qu'il est l'assassin de Dave (pour disculper Doris). Tout cela participe à l'effet envoûtant du film : cette capacité à montrer un personnage non pas, comme cela a été souvent dit, qui s'ennuie, mais un personnage ennuyeux et pourtant fascinant justement par sa passivité longtemps accompagnée d'une chance exceptionnelle.

Un des pivots du film noir est le sexe, or The Barber exploite cet élément de manière inattendue. D'abord indirectement et de façon conventionnelle avec la reproduction du triangle formé par le mari, sa femme et l'amant, mais on ne voit rien de la liaison de Doris (Frances McDormand, fabuleuse dans le rôle le plus ingrat du film) et Dave : leur aventure est évidente à Ed comme au spectateur, mais parce qu'elle l'est, justement les Coen n'ont pas besoin de la montrer. Non, le sexe est ici cité périphériquement, il n'y a pas de femme fatale, mais une lolita en la personne de Birdy Abundas (Scarlett Johansson, 17 ans à l'époque et déjà d'un érotisme d'autant plus troublant qu'il a le visage de l'ingénuité) : en la voyant allongée sur son lit, écoutant le discours passionné de Ed sur son talent de pianiste, on ne peut pas ne pas penser à Sue Lyon dans le film de Stanley Kubrick (Lolita, 1962). Sauf que Billy Bob Thornton (extraordinaire dans le rôle de sa vie, un sommet d'underplay) n'est pas James Mason et Ed Crane n'est pas Humbert Humbert : il n'éprouve aucun désir sexuel pour la jeune fille, mais apprécie surtout la paix que lui procure son interprétation pourtant très scolaire des sonates de Beethoven. De manière perverse et très drôle (quand bien même le film n'est jamais purement comique), les Coen renversent la situation et inversent les rôles lorsque, au retour de l'audition catastrophique chez un professeur de piano, c'est Birdy qui, désirant exprimer sa gratitude à Ed, va lui prodiguer une fellation - geste interrompu brutalement puisqu'il provoque un accident dont elle et son chauffeur se tirent miraculeusement (surtout elle, puisque à son réveil à l'hôpital, Ed sera inculpé du meurtre de Tolliver par les deux policiers absolument abrutis qui avaient auparavant arrêté Doris). Héros impénétrable, dans tous les sens du terme, Ed Crane tranche avec le cliché du héros classique de film noir, souvent tourmenté par la chair.

Tout cela fait de The Barber un concentré "coenien" par ce mix si spécial de tension et de dérision. Tout est presque contenu dans le titre complet (traduit littéralement de l'anglais) l’homme qui n’était pas là : Ed Crane n'est effectivement jamais présent, qui ne s'affirme jamais, mais pourtant de tous les plans. Ce film est une histoire spectrale et qui vous hante. Comme le dit le héros : " Moi, personne ne me parlait. L’histoire de Doris, personne ne voulait en parler, comme si j’étais un fantôme (…). Oui, j’étais un fantôme, je ne voyais personne, personne ne me voyait. J’étais le coiffeur."