samedi 24 février 2018

GIANTS #1-2, de Miguel et Carlos Valderrama


Voici une découverte qui doit tout au hasard : en remarquant le troisième épisode qui vient de sortir (et dont je vous parlerai très vite - je ne le fais pas tout de suite pour ne pas rendre cette entrée trop riche), j'ai voulu me procurer les deux premiers et je ne l'ai pas regretté. Giants est la première série publiée aux Etats-Unis par deux frangins qui ont convaincu Dark Horse Comics (l'éditeur de Hellboy entre autres) sur un simple pitch. Tout le monde est gagnant dans l'affaire car c'est une réussite.


La Terre a été frappée par un corps spatial qui a obligé les hommes à se réfugier sous la surface, laissant l'extérieur être envahi par de gigantesques monstres. Leur roi est surnommé Sheik, qui a détrôné Wraith, et avec ses semblables ils s'affrontent et dévorent les audacieux qui se risquent dehors.


A Underground City, deux gangs rivaux, les Bloodwolves et les Grim Bastards, se disputent l'autorité. Deux adolescents orphelins, Zedo (un blondinet) et Gogi (aux cheveux bruns), aspirent à intégrer la première de ces bandes et, pour cela, acceptent la périlleuse mission de récupérer chez le chef rival de l'Ambernoir, un carburant précieux extrait d'une roche située à la surface.


Après une tentative ratée, Prez, le leader des Bloodwolves, leur accorde une seconde chance en les envoyant à l'extérieur. Mais la sortie va mal se passer pour les deux gamins...


Gogi trouve un énorme rocher avec de l'Ambernoir lorsqu'un monstre s'approche et lâche sur lui et Zedo une nuée d'insectes énormes. Coincé sous un gravat, Zedo est séparé de Gogi qui tombe dans une crevasse.


Gogi échoue, sans connaissance, à la sortie d'un réservoir dans un territoire enneigé...


Zedo redescend finalement seul à Underground pour livrer l'Ambernoir qu'il a réussi à recueillir et qu'il remet à l'adjoint de Prez. Mais ce dernier préfère l'éliminer plutôt que de le voir entrer au sein des Bloodwolves. Zedo se défend et tue son adversaire. Impressionné, Prez arrive et félicite le garçon.


A la surface, Gogi est récupéré par Uron qui vit dans le Monde Blanc avec ses trois protégés, Titia, Jol et Kara. Fièvreux, le garçon ne peut toutefois pas repartir à Underground avant d'avoir récupérer. Bon gré mal gré, il accepte de se reposer, veillé par le quatuor.


Pendant que Gogi se requinque, Uron entend Jol, Kara et Titia débattre du bien fondé de garder le garçon qu'ils ne connaissent pas. Leur protecteur clôt la discussion en décidant qu'il est impensable de le laisser seul et malade dans un environnement aussi hostile.


Quand il se réveille, Gogi, pour se réchauffer, et ses nouveaux amis avec lui, se met en tête de faire un feu grâce à l'Ambernoir qu'il a sur lui mais Jol, furieux, l'éteint aussitôt en lui expliquant que cela va attirer les monstres. Ce qui se produit malgré tout !


Toute la bande doit déguerpir et court, poursuivi par un géant, à travers les rues enneigées de Surface City. Uron et Kara tendent une embuscade au monstre et lui tire dessus avec un bazooka artisanal armé d'Ambernoir comme projectile.


Sains et sauf, les cinq rescapés gagnent la maison d'Uron pour se remettre de leurs émotions et planifier la suite...

Je ne le fais pas exprès, mais il s'agit encore d'une dystopie, située dans un futur post-apocalyptique. A la différence de ce qui se passe dans Captain America ou Old Man Hawkeye cependant, vous ne trouverez pas là de super-héros/vilains, dont l'affrontement a causé une catastrophe expliquant la situation.

Les frères Valderrama ont choisi une option plus rapide et référentielle : un corps venu de l'espace - l'avant-propos du #1 parle d'une comète, mais il doit s'agir d'un astéroïde - a percuté la Terre et a provoqué l'exil des hommes sous la surface en même temps que l'apparition de monstres géants à l'extérieur. D'où viennent ces colosses abominables ? Le scénario ne le dit pas - pas encore... - mais peut-être ce qui a frappé notre planète a facilité leur apparition.

Ils sont en tout cas très impressionnants et leur design est très réussi, digne des super-productions les plus imposantes en la matière. Toutefois, l'histoire veille à raréfier leurs visions, ce qui a pour effet de les rendre vraiment saisissantes. Ces géants sont hallucinants mais pas effroyables, ils n'inspirent pas le dégoût, mais leur taille, leur masse, la crainte qu'ils inspirent est tout aussi remarquables.

L'intrigue se joue sur deux niveaux géographiques : dehors, les monstres, et sous terre, les hommes qui ont rebâti (au moins) une mégalopole, Underground City. Elle reproduit les caractéristiques d'une ville industrielle avec des édifices destinés à alimenter en énergie les foyers mais aussi des quartiers pauvres. Cet endroit est surtout le royaume d'une voyoucratie que se disputent deux gangs, dans l'un desquels les deux jeunes héros veulent entrer.

Il manque un ingrédient pour lier tout cela et c'est l'Ambernoir, un carburant aussi puissant que rare disponible dans un minerai en surface et qui assure le pouvoir à celui qui en possède. Le scénario va s'articuler autour de la quête de cette essence précieuse pour propulser Zedo et Gogi et les lecteurs dans une aventure immédiatement mouvementée.

Car ce qui séduit, irrésistiblement, dans Giants, c'est le rythme : Miguel Valderrama ne perd pas son temps, il installe dans le feu de l'action décors, protagonistes, argument et emballé, c'est pesé ! Le lecteur n'a pas le temps de souffler et se laisse entraîner dans une cascade de rebondissements, de péripéties, une vraie essoreuse pour lui comme pour Gogi et Zedo.

Lorsque le premier épisode se termine, sur un cliffhanger dramatique, on repart de plus belle avec le deuxième chapitre, qui adopte une forme sensiblement différente. En séparant son tandem, le scénariste fait vite comprendre qu'il va privilégier d'abord Gogi avant de revenir à Zedo dans le numéro 3.

Resté à la surface, Gogi rencontre de nouveaux personnages, est pris dans un nouvel enchaînement de mouvements spectaculaires : le point d'orgue est atteint avec la scène où Uron et Kara doivent tirer avec un bazooka sur un des géants à leur poursuite. On retient son souffle. C'est jouissif.

Visuellement, Carlos Valderrama met tout cela en images avec une vivacité comparable à l'énergie du script de son frère, ce qui n'est pas peu dire. Son style est semi-réaliste dans la mesure où si les caractéristiques des personnages correspondent physiquement à la normale, leurs proportions sont variables en fonction de la distinction de l'autorité qu'ils représentent  - les deux héros sont frêles et petits, les adultes sont grands et souvent baraqués. Pour leurs visages, les deux gamins se distinguent par leurs grands yeux, leurs petits nez, une tignasse abondante et hirsute, avec des vêtements dépenaillés, tandis que le look des adultes est plus calculé, pour signifier leur appartenance aux gangs.

L'artiste, on le devine facilement, a été influencé par l'esthétique de Mad Max, et le trait de Katsuhiro Ôtomo, le créateur d'Akira. Pourtant, on ne peut parler de manga, ou alors le dessinateur a su en intégrer des éléments sans y perdre sa personnalité (par exemple, il n'utilise qu'avec parcimonie des traits de vitesse ou des cadres obliques si chers aux japonais). La colorisation joue aussi pour beaucoup dans l'effet produit : Underground City est dominée par le rouge, le jaune, le marron, le gris, le noir, et à la surface, on n'a vu pour l'instant que le Monde Blanc, enneigé, balayé par de forts vents, ce qui contraste fortement.  C'est simple mais efficace.

Publiée depuis Décembre 2017, et pour l'instant prévue pour être une mini-série, Giants a un énorme potentiel : c'est original, dynamique, divertissant, accrocheur. Un vrai coup de coeur.       

BREAKING NEWS : CHRIS SAMNEE



L'hémorragie continue chez Marvel... Quelque jours après l'annonce d'une nouvelle (énième) relance intitulée "Fresh Start" ! Après avoir enregistré fin 2017 le départ surprise mais retentissant de Brian Michael Bendis chez le concurrent DC Comics, c'est au tour d'une autre vedette de "la Maison des Idées" de faire ses valises : Chris Samnee a annoncé sur son compte Twitter qu'il quittait l'éditeur après le 700ème épisode de Captain America, qu'il animait depuis quatre mois avec son scénariste favori, Mark Waid ! 

Samnee n'a certes pas le statut de Bendis mais cela faisait quand même dix ans qu'il oeuvrait chez Marvel, en s'autorisant quelques échappées ponctuelles chez d'autres - la mini-série The Rocketeer : Cargo of Doom chez IDW, une participation à Adventures of Superman chez DC, par exemple. Il a construit sa carrière patiemment et rigoureusement jusqu'à devenir un des artistes en vue de Marvel depuis la série inachevée Thor the mighty avenger (écrite par Roger Langridge) jusqu'à son arrivée au #12 du Daredevil de Mark Waid. Il restera sur le titre jusqu'au #36, puis contribuera à 16 épisodes du volume suivant avec le même partenaire.

Waid l'a souvent répété : Samnee était son collaborateur favori depuis le regretté Mike Wieringo. Ils s'entendaient si bien qu'ils étaient crédités non pas comme "artist" et "writer" mais "storytellers", car Waid laissait Samnee intervenir dans la conception des intrigues et la rédaction des scripts. Cette méthode va même aboutir à un quasi-renversement des rôles puisque c'est Samnee qui convaincra, après leur run sur Daredevil, Waid de l'aider à réaliser une saga en 12 numéros de Black Widow (alors que le scénariste n'était pas spécialement inspiré par le personnage).

Récemment, donc, ils avaient repris ensemble les rênes de Captain America, toujours à l'initiative de Samnee (Waid avait déjà écrit deux fois la série par le passé) avec en ligne de mire le 700ème épisode. Personne ne pouvait se douter que ce serait le dernier mis en images par l'artiste (même si les sollicitations pour Mai 2018 indiquaient que le #701 était illustré par Leonardo Romero).

Contrairement à Bendis, il semble que Marvel n'ait rien fait pour retenir Samnee dont le contrat arrivait à son terme. C'est tout simplement étonnant... Quoique des rumeurs persistantes annoncent que Ta-Nehisi Coates (actuellement aux manettes de la série Black Panther) serait le prochain scénariste de Captain America, avec donc, comme c'est l'usage, un nouvel artiste - on sait maintenant que Marvel compte relancer la série le 4 Juillet prochain (jour de la fête de l'Indépendance américaine, tout un symbole pour le héros).

Et maintenant ?
   


Le plus probable, sinon le plus évident, est que Chris Samnee rejoigne à son tour DC Comics. Il a déjà travaillé pour l'éditeur, brièvement, et il n'a jamais caché, dans les nombreux dessins qu'il poste sur les réseaux sociaux, son affection pour plusieurs personnages de la maison. Ce serait en tout cas une nouvelle belle prise pour la "distinguée concurrence" de Marvel après Bendis.

Parmi les héros DC qu'apprécie Samnee, il y a Batman. Le voir servir les scripts de Tom King serait un régal. Mais il est aussi un fan de Superman, alors pourquoi pas retrouver Bendis sur Action Comics (les deux hommes ont fait équipe sur Ultimate Spider-Man) ? A moins que...


A moins que Samnee n'obtienne de DC d'écrire ET dessiner une série : comme je l'ai dit, il était co-auteur avec Waid sur Daredevil, Black Widow et Captain America. Il est clair qu'il a des idées et la motivation pour signer ses propres scripts. Et DC, contrairement à Marvel, laisse à certains artistes le droit de signer leurs scénarios tout en assurant la partie graphique. 

Geoff Johns a, récemment, déclaré qu'il faudrait une série consacrée à Shazam dans un avenir proche, notamment car un film à sa gloire est actuellement en tournage. Chris Samnee serait un candidat idéal pour animer ce personnage, en cumulant les postes d'auteur et d'artiste.


Mais ce ne sont là que des spéculations personnelles. Tout ce que Chris Samnee s'est contenté d'annoncer, c'est que son projet prochain serait "excitant". Peut-être n'ira-t-il pas chez DC et tentera-t-il l'aventure du creator-owned (chez Image ?)... La seule certitude, c'est que Marvel se sépare d'un dessinateur remarquable et que ce dernier, où qu'il atterrisse, quoi qu'il fasse, je le suivrais avec appétit.

FUTURE QUEST PRESENTS #7 :BIRDMAN, de Phil Hester et Steve Rude


Décidément c'est le mois des fins puisque ce septième épisode de Future Quest presents est aussi le dernier chapitre de l'aventure de Birdman par Phil Hester et Steve Rude. Ce fut court, mais ce fut bon, et même davantage comme le prouve cette conclusion.


Mentok et ses disciples, après avoir tenté de pousser Jen Holder à tuer Birdman, sont interrompus par l'arrivée des agents de l'Inter-Nation. Ils se réfugient sur le toit de l'hôpital où le malfaisant leader aspire l'énergie vitale de ses sujets et des patients mourants afin d'ouvrir un portail dimensionnel pour le Dieu Décharné.


Falcon-7 supplie Birdman d'intervenir bien qu'il soit très perturbé par la révélation que le petit Jacob Holder ne soit pas son fils, après qu'il l'ait sauvé, et que l'Inter-Nation l'a manipulé en profitant de son amnésie partielle. Malgré tout, il s'envole pour affronter Mentok.


Répliquant grâce à la force que lui insuffle le Dieu Décharné, Mentok tourmente Birdman qui résiste grâce à un bouclier d'énergie solaire. Via l'esprit de Jacob, Jen Holder motive le héros pour qu'il riposte avant que l'essence du Dieu Ra ne soit dominé par celle de son adversaire.


Birdman réussit à briser le lien qui unit Mentok à ses sujets. Mais le méchant préfère être aspiré dans les ténèbres du Dieu Décharné que d'être sauvé en étant purifié par son adversaire.


Les agents de l'Inter-Nation prennent en charge les disciples dépossédés de Mentok, parmi lesquels Jen Holder tandis que Falcon-7 promet à Birdman de déclassifier son dossier afin qu'il recouvre la mémoire. Mais le héros fait le choix d'aller de l'avant en se consacrant à ses activités de justicier.

L'épisode débute par un tour de passe-passe narratif dans lequel Phil Hester se prend un peu les pieds : en effet, il s'avère que Mentok et sa clique dans la chambre de Jacob Holder ne sont qu'une illusion voué à désespérer Birdman en lui faisant croire que Jen Holder est prête à le tuer. Pourtant, à la fin du précédent épisode, on voyait le héros se jeter sur les disciples de son ennemi : s'ils n'étaient que des visions, il leur serait passé à travers...

Si on excuse cet embrouillamini, qui, en soi, n'a rien de dommageable pour la suite, alors on embarque dans la fin de cette histoire avec le même plaisir qu'auparavant. Hester conduit son récit avec beaucoup de rythme tout en ayant procédé à un resserrage de son intrigue pour aboutir à son climax.

L'affrontement final entre Birdman et Mentok tient toutes ses promesses, il est spectaculaire, intense, tout en proposant une réflexion (basique mais efficace) sur la foi. En effet, Birdman est en plein doute avant la bataille car il vient de découvrir, en cascade, que Jacob n'est pas son fils, qu'il n'a donc pas eu de liaison avec Jen Holder, mais aussi que l'Inter-Nation s'est servi de lui en profitant de son amnésie partielle, compromettant du même coup ses sentiments pour Falcon-7. Pas l'idéal au moment d'en découdre avec Mentok.

Mais un questionnement identique se pose chez ce dernier qui doit, en puisant dans les forces de ses fidèles et des patients mourants de l'hôpital, invoquer le Dieu Décharné en ouvrant un portail dimensionnel. On remarque que cette action réclame un effort important chez le méchant et lui inspire même de l'appréhension quand la divinité du mal qu'il sert se manifeste, menaçante au point de le faire vaciller. Mentok paraît alors dépassé par ce qu'il sollicite.

Ces troubles sont magnifiquement traduits en images par Steve Rude dont les planches sont une fois encore - ou comme toujours, devrait-on dire - somptueuses. La virtuosité de cet immense dessinateur (pourtant colosse aux pieds d'argile car il a avoué, dans un documentaire récent, souffrir de bipolarité et avoir connu de sévères déboires financiers en se lançant dans l'auto-édition) produit des compositions puissantes et sophistiquées : il faut voir comment donne une pleine page par "The Dude", ça envoie du bois !

Mais quand il découpe une scène en un "gaufrier" de neuf cases ou qu'il se passe de cadres pour exprimer le déferlement d'énergie déployée par les deux adversaires, on est également bluffé par ce mélange d'élégance et d'énergie. Les couleurs de John Kalisz parachèvent cette oeuvre avec une palette vive, tonique, qui convient idéalement à l'ambiance rétro du récit mais aussi au dessin classique, dans le sens le plus noble, de Rude. Quel bonheur !

Ces trois épisodes ont été un régal et Hester comme Rude y ont manifestement pris beaucoup de plaisir. On rêve de voir les deux hommes se réunir très vite pour un nouveau projet. La BD, quand elle est aussi bien servie, c'est du caviar !    

vendredi 23 février 2018

ASTONISHING X-MEN #8, de Charles Soule et Paulo Siqueira


Charles Soule poursuit le deuxième arc narratif de ses Astonishing X-Men avec toujours la même ambition feuilletonesque (l'histoire déroule son fil depuis le #1). Il est cette fois-ci accompagné par le dessinateur Paulo Siqueira, sans doute l'artiste le moins connu depuis le début de son run, mais pas le moins doué. Et encore une fois, c'est une lecture très gratifiante.


Proteus, lâché dans Londres, se gave de l'énergie des civils qui ont le malheur de croiser sa route. Alors qu'Archangel pose sur le toit d'un immeuble Old Man Logan et Gambit, X réfléchit à un plan pour stopper leur ennemi qui a franchi le plan astral en même temps que lui.


Au sol, Bishop reste en première ligne et tente de stopper Proteus en lui tirant dessus mais X lui explique que cela ne fait que le renforcer. Effectivement plus puissant et imposant, le mutant se dirige vers Hyde Park.


Tandis que Old Man Logan est prêt, en entraînant Archangel dans son raid, à tuer Proteus pour qui le métal des griffes de l'un et des ailes de l'autre constituent son seul point faible, X le convainc de tenter une autre riposte. Pour cela, il a besoin de Psylocke.
  

Les deux X-Men investissent les pensées de Proteus et Kevin McTaggert leur propose une trêve, estimant avoir été suffisamment malmené par le passé quand il fut isolé par sa mère (Moira Mctaggert) puis tué une première fois par Colossus et que son esprit fut récupéré par le Roi d'Ombre.


Mais cela ne convainc pas X, résolu à le supprimer. Proteus contre-attaque aussitôt et radicalement en faisant fusionner les esprits et les corps de X et Betsy Braddock dans la réalité !

Lorsqu'on examine les huit épisodes produits par Charles Soule et ses dessinateurs, force est de constater que le scénariste ne s'est pas facilité la tâche en désignant pour ses deux arcs narratifs un ennemi mental. Représenter le pouvoir dans sa forme la plus abstraite, en faire ressentir la menace et la puissance en maintenant le suspense et visuellement de façon efficace, sont un challenge en soi, et c'est sans doute ce pourquoi, pendant longtemps, le traitement de Charles Xavier comme protagoniste actif a été un problème pour les auteurs.

Le Pr. X était la plupart du temps ce chef d'équipe en chaise roulante (pas très mobile donc pas très spectaculaire dans un genre qui exige du mouvement) au caractère rigide, avec des comportements limites envers ses ouailles (attirance trouble pour Jean Grey, autoritarisme envers les fortes têtes de ses équipes, concurrence pour le leadership avec Cyclops, et je passe sur les mutants sacrifiés "pour la bonne cause", les manipulations psychiques, les doubles maléfiques, etc.). Un bonhomme en définitive peu sympathique, cassant, emmerdant (disons-le franchement) à traîner.

Si vous ajoutez à ça des ennemis qui évoluent dans sa sphère, donc des télépathes dont les capacités n'ont rien de graphiquement accrocheurs (lire dans les esprits, effacer des souvenirs, jouer au marionnettiste...), c'est pas très sexy.

Pourtant, donc, dans ces contraintes cumulées, Soule semble avoir trouvé une inspiration qui ne dément pas depuis huit mois. Après le duel contre le Roi d'Ombre, voici que les Astonishing X-Men combattent avec Proteus, et pour ça, doivent visiter ses pensées. Bien sûr, il y a de la casse, bien physique, au passage, dans les rues de Londres jusqu'à la fusion X-Betsy Braddock à la fin de cet épisode (vision qui laisse le lecteur aussi médusé que les héros). Mais l'essentiel reste quand même des jeux d'esprits, des "mind games" (comme les chantait John Lennon).

Mieux encore, le scénariste rend complexe la résolution du problème : les arguments de Kevin McTaggert pour que les X-Men cessent de l'embêter se valent tout à fait, le lecteur n'a aucun mal à compatir pour ce mutant certes puissant et menaçant mais dont l'existence n'est pas une vie (dixit Louis Jouvet).

Seul bémol (persistant) : l'inutilité de Bishop, dont la seule intervention ici (la vraie première depuis le début de la série en fait) est d'une idiotie sans nom, dont il ne tire aucun enseignement. Cela donne l'impression que sa présence a été imposée au casting... Ou alors Soule lui prépare un rôle décisif tardif.

Paulo Siqueira est un artiste que je connais peu mais je me souviens de ses travaux sur Black Canary, Superman, Spider-Man. Ce n'est pas une star mais un artisan solide, avec un niveau technique accompli : ses personnages sont bien conçus, avec expressivité, et réalistes anatomiquement (même si ses femmes sont plutôt voluptueuses, mais sans les excès d'un Frank Cho par exemple). Idem pour les décors qu'il sait soigner tout en composant des plans dégagés quand la lisibilité de l'action l'impose.

Le résultat est clair, direct, agréable, même si l'encrage est un peu trop précieux, rempli de fioritures dont son trait n'a pas besoin (typique de ces dessinateurs qui gagneraient à passer sous le pinceau d'un vétéran pour profiter d'effets de texture et d'épaisseur plus appuyés). En gros, c'est un peu impersonnel, mais ça sert parfaitement le récit, sans chercher à l'encombrer. Solide, quoi.

Quoi qu'il en soit, la série conserve son attractivité intacte et je garde intacte l'envie de la poursuivre. D'autant que le prochain numéro accueillera un dessinateur que j'apprécie en la personne de Matteo Buffagni, et que nos héros vont subir un regain de colère de Porteus...       

jeudi 22 février 2018

DEFENDERS #10 (FINALE), de Brian Michael Bendis et David Marquez

 

Nous y sommes : c'est le dernier épisode de Defenders, tel qu'écrit par Brian Michael Bendis et dessiné par David Marquez. Et le tandem a osé une sortie de scène imprévisible, donc j'ai décidé aussi de rédiger une entrée inattendue...



 "Ce qui s'est passé après la victoire des Defenders contre Diamondback..."

Commençons, donc, par saluer la prestation de David Marquez : comme je l'avais dit en parlant du premier épisode de la série, c'est un artiste que j'ai appris à apprécier. Je trouvais son style un peu lisse, mais avec du potentiel. Sa régularité impressionnante (capable d'enchaîner mensuellement les épisodes en trouvant parfois le temps d'aller dessiner quelques pages pour dépanner ailleurs) et le test que constitue la réalisation d'une saga globale (en l'occurrence Civil War II), exercice qui "crame" souvent même les plus expérimentés (à cause du volume de personnages à animer, des contraintes éditoriales, des passages obligés - comme les scènes de baston avec une figuration importante), ont prouvé qu'il en avait sous le crayon et qu'il faudrait compter avec lui.

J'ai espéré pourtant qu'il boucle ses valises quand Bendis ne parte chez DC Comics afin de les voir prolonger leur collaboration mais il semble bien que Marquez restera chez Marvel (pour y devenir le dessinateur de la prochaine série Wolverine ?). Même s'il perd le scénariste qui l'aura révélé (grâce à Ultimate Spider-Man), je guetterai son prochain job avec appétit car son trait sûr, qui a gagné en maturité, en assurance, est un des plus séduisants de la "Maison des Idées".

Dans ce numéro, il combine un découpage respirant l'espièglerie (avec notamment un usage du "gaufrier" et en franchissant le "quatrième mur") et son art de la composition est une merveille, cadrant toujours parfaitement chaque scène, servant superbement le script. Un régal. Tout au long de ces dix épisodes, il aura été irréprochable, parfois impressionnant, d'une constance exemplaire. David Marquez : retenez ce nom.

Parlons de Brian Michael Bendis. Pour cela, permettez-moi un flash-back personnel : pendant une dizaine d'années, j'ai cessé complètement de lire des comics super-héroïques, rassasié par une adolescence où j'en avais beaucoup consommé et voulant replonger dans la production franco-belge, tout en étant fort occupé à réaliser mes propres BD. Lorsque j'ai replongé, sans tirer de plan sur la comète, l'une des premières revues que je me suis procuré était le premier épisode de la saga House of M écrit par Bendis.

Pourquoi est-on piqué par un scénariste ? Comment devine-t-on qu'on va faire un bout de chemin avec lui ? C'est difficile à formuler, on l'apprend en devenant un de ses fidèles sans en devenir un dévot. Ce qui est certain, c'est que lorsque j'ai découvert Bendis (et d'autres en même temps que lui), je n'étais plus le lecteur que je fus à 15 ans. Je cherchais bien d'abord à retrouver mes sensations de jeune fan de comics sans me douter qu'en vieillissant, en m'étant ouvert à d'autres formes de narration, je ne pourrais plus lire des histoires de super-héros de la même manière. J'étais, sans le savoir encore, en quête d'autre chose.

Mais pourquoi Bendis plus que les autres ? Avec le recul, je me rends compte que ce qui définit le mieux ce scénariste pour moi, et qui le distingue, c'est son art du pied-de-nez. C'est comme si, lui aussi, cherchait à dire les choses différemment. Il est clair que les codes traditionnels ne passionnent guère Bendis, ce folklore de bagarres, de doubles identités, de costumes bariolés, ce ton mélodramatique, cet aspect soap opera. Aussi s'ingénie-t-il à les détourner, à les ignorer même parfois, à les malmener. C'est cela qui hérisse ses détracteurs, des lecteurs attachés aux règles - la continuité, le character's profile, les règlements de comptes via des bastons.

Ceux qui n'aiment pas Bendis lui reprochent toujours les mêmes choses : ses dialogues volontiers abondants, semblant copier ceux du cinéma, avec des digressions, une forme d'oralité adaptée, ses story-arcs immuables (alors qu'à l'examen objectif, on se rend compte qu'il n'est pas un maniaque des récits en six épisodes parfaits pour composer un TPB), son souci relatif de la psychologie historique des personnages et de la continuité, une plus grande aisance avec des héros solitaires urbains qu'avec des équipes...

Pour m'être souvent pris le bec avec des anti-Bendis, je sais le sujet épineux, inépuisable, les avis tranchés, inchangeables. Pourtant, j'admets qu'on n'apprécie pas son style (chacun a ses préférences). Je comprends moins qu'on lui reproche sa productivité (alors que d'autres fournissent autant), qu'on lui prête carrément autant de pouvoir qu'un editor (dont il n'aurait pas le titre... Alors qu'on peut en dire autant de chaque scénariste qui au sommet de sa popularité imprime la direction à suivre à ses collègues). Il y a, là-dedans, beaucoup de fantasmes, bien pratique quand on veut tailler un costume.

Mais revenons à l'affection, l'intérêt et même l'admiration que je lui porte et oublions les polémiques. Revenons à Defenders et ce dernier épisode. QUEL KIF !

Je n'en ferai pas le résumé cette fois, vous l'apprécierez mieux en lisant cet ultime chapitre. Même ceux qui honnissent Bendis reconnaîtront qu'il y ose une chose folle, en particulier avec le dénouement (les deux dernières pages). Cela s'appelle un pied-de-nez, et c'est une sorte de synthèse de Bendis, jubilatoire pour un fan, bluffante même, et qui fera lever les yeux de consternation ou de sidération aux autres.

Comme je l'ai dit plus haut, tout ce qui compose normalement un comic-book super-héroïque ne m'a jamais semblé passionner Bendis. S'il sacrifie à des codes, c'est dans le cadre précis d'un travail où il ne peut faire autrement, au risque de trop frustrer le lecteur. Mais c'est un compromis, une concession. Lorsqu'il a la liberté qu'il a eue sur Defenders, projet désiré depuis la fin de son run sur New Avengers (il voulait carrément enchaîner avec à l'époque, et Mike Deodato devait dessiner), et qu'entre temps il a officialisé son départ de Marvel pour DC, bénéficiant de la part de ses employeurs de la permission de conclure ses séries en cours à sa guise, alors pourquoi se gêner, se retenir ? Autant y aller à fond !

Bendis a toujours aimé montrer les super-héros dans leur quotidien, quand ils tombaient masques et costumes ou qu'ils les gardaient pour partager une discussion (ces fameux dialogues...), un repas (parfois un repas en causant), comme pour prouver que ces gens-là ne faisaient pas que défendre la veuve et l'orphelin ou sauver le monde (ou s'y préparer) ou souligner le décalage à mettre en scène des surhumains habillés comme à un bal costumé dans des situations banales. Dans cet épisode, cela occupe la majeure partie des pages : tout New York (par le biais de figures connus des lecteurs de Marvel, familiers dans la production de Bendis - Miles Morales, Ben Urich, Spider-Woman, J. Jonah Jameson, Hellcat, Misty Knight) s'interroge sur ce qui s'est produit après la victoire des Defenders contre Diamondback. Et la réponse est aussi simple qu'imprévisible - elle prend d'ailleurs au dépourvu les intéressés eux-mêmes - tout en s'inscrivant dans une normalité épatante.

Pourtant, il reste bien un obstacle à franchir avant de tirer sa révérence : the Hood, son auto-proclamation comme nouveau Caïd (et même comme "Kingpin of all the kingpins"). Mais la solution choisie par Bendis est tellement culottée, malicieuse, qu'on arrive à la dernière page avec un mélange de stupéfaction et d'amusement. C'est le summun du pied-de-nez, le contournement absolu, la porte ouverte au hors-champ le plus audacieux qui soit. Mais aussi un acte de foi, un don fait au lecteur, quelque chose comme : "vous attendiez un affrontement dantesque, LA grande foire d'empoigne ? Hé bien, elle est toute à vous, à chacun d'entre vous de l'imaginer : elle sera aussi épique que vous la désiriez !" Un présent pareil de la part d'un scénariste est impayable, drôle et généreux, comme si Bendis nous glissait que le 11ème numéro de Defenders, c'est nous tous, tous à notre façon, tous comme nous le voulons, qui pouvons l'écrire, le fantasmer.

Quand j'ai fermé mon mensuel, j'étais hébété, ne sachant pas si c'était un coup fumant ou un trait de génie. Puis j'ai surtout retenu la jubilation procurée par ce choix narratif, cette sortie de scène, cette fin qui en est une sans l'être vraiment, qui pourra être écrite par le repreneur du titre (car Marvel relancera tôt ou tard la série). Ou pas.

Il est important d'accrocher le lecteur quand on démarre une série. Mais soigner son départ sans avoir peur d'oser est un acte encore plus délicat à effectuer. Bendis et Marquez quittent Defenders d'une manière la plus formidable que j'ai lue. Ils nous remercient, avec leurs collaborateurs, pour les avoir supportés dans ce projet. Je leur retourne ce remerciement pour nous saluer sur cette note euphorisante.